| |
De son propre aveu, Théodore Monod
a nourri une passion particulière pour la botanique. Une
tendresse, pourrait-on dire, tant sont touchantes les plantes qui
s’adaptent aux conditions climatiques les plus extrêmes.
À l’âge de quatorze ans, le jeune scientifique
s’était déjà livré à une
description de la flore du midi de la France. Quelques années
plus tard, ce sont les plantes des régions désertiques
qui suscitent sa curiosité. Voyez plutôt : en
1934-1935, alors qu’il rallie Tombouctou « après
un parcours de plus de cinq mille kilomètres »,
Théodore Monod « constitue un herbier de plus
de neuf cents numéros¹ ». Des oasis de l’Adrar
au Yémen, de l’Iran au Hoggar, le scientifique ne s’est
jamais déplacé sans la presse portée en bandoulière
qu’il nommait « tape-cul système Monod »,
ou « tape-Monod système c… »,
appareil portatif formé de deux planches, reliées
par des sangles, dans lequel étaient conservés ses
précieux échantillons.
Le naturaliste porta un intérêt comparable aux animaux
qui peuplent le désert. Il s’est intéressé,
par exemple, à la biologie de l’addax, antilope des
sables capable de passer son existence sans rencontrer un arbre
ou boire une goutte d’eau. En défenseur de la nature,
Théodore Monod regrettait que les chasseurs munis de carabines
et de puissants 4x4 aient mis en péril une espèce
animale aussi prodigieusement adaptée au milieu désertique.
D’autres mammifères, les oiseaux (dont l’autruche,
qui était autrefois répandue dans tout le Sahara),
les reptiles, les amphibiens, les mollusques, les arthropodes ont
également fait l’objet d’observations et de communications
scientifiques.
Une typologie des terrains d’élection de Théodore
Monod serait incomplète si l’on ne faisait référence
à ses compétences de géologue et aux énigmes
qu’il a tenté de résoudre. L’auteur de
Méharées, à qui l’on doit plus de cent
trente publications scientifiques en géologie, minéralogie
et géographie physique, s’est attaché à
décrire de nombreuses formations géologiques, en particulier
« le majestueux empilement de couches de l’Adrar
mauritanien » ou « la série pourprée
de l’Ahnet […], ensemble de couches rouges, épaisses
de plusieurs centaines ou milliers de mètres, plissées
et tranchées au sommet par la surface du Tassili ».
Ces recherches n’auraient sans doute jamais connu la faveur
du grand public si Théodore Monod n’avait relaté,
dans un petit opuscule intitulé Le Fer de Dieu, la fameuse
histoire de la météorite de Chinguetti. L’histoire
débute en 1916 lorsque l’officier Gaston Ripert, en
poste dans l’Adrar mauritanien, remet à un géologue
un fragment de météorite censé provenir d’une
météorite géante située quelque part,
en plein désert, au sud-ouest de Chinguetti. L’affaire
secoue les astronomes du monde entier. Imaginez plutôt :
une « butte » de 40 m de haut et 100
de large, tombée du ciel, alors que la plus grosse météorite
jamais identifiée ne dépasse pas 2 m de long !
« Une météorite grosse comme vingt maisons,
plantée dans le désert, cela doit se voir. Et pourtant…
la pierre de Chinguetti, décrite voici trois quarts de siècle
par un militaire administrateur et naturaliste, a disparu »,
écrit Hubert Curien dans la préface de l’ouvrage
de Théodore Monod. Dès 1920, les conjectures vont
bon train. L’échantillon rocheux trouvé par
Ripert est analysé, attestant son origine extraterrestre.
Quatre ans plus tard, des recherches commencent. Géographes,
géologues, officiers séjournant en Mauritanie ou chercheurs
d’or à la retraite se ruent dans les dunes de l’Adrar
pour tenter de retrouver le géant de métal. En vain !
À partir de 1934, Théodore Monod reprend l’enquête
à son compte. Il parcourt sables et regs caillouteux, interroge
la population, rencontre les forgerons pour tenter d’obtenir
un indice. Il en revient bredouille, mais ne désarme pas.
Un demi-siècle plus tard, en 1980, un aviateur qui connaît
très bien la Mauritanie « décrit un accident
circulaire dans les dunes ». Il n’en faut pas plus
pour décider l’octogénaire à reprendre
la route. Deux expéditions, menées en 1987 puis en
janvier 1988, auront le mérite de clarifier la situation :
Théodore Monod découvre d’abord que l’« accident
circulaire » observé en avion est sans rapport
avec la météorite (« C’étaient
des buttes isolées les unes des autres, découpées
dans une même couche lacustre provenant d’un lac existant
au Quaternaire », dira-t-il à Isabelle Jarry).
Il tombe enfin sur la « butte » de 40 m
de haut décrite par Gaston Ripert. Du métal ?
Non, l’officier français avait commis une méprise
considérable : il s’agissait simplement d’une
petite montagne en grès et en quartzite. « Pas
un gramme de métal dans tout cela. »
L’épilogue de l’aventure scientifique relatée
dans Le Fer de Dieu révèle mieux que de longues explications
la nature profonde de Théodore Monod : celle d’un
homme pour qui la poésie et la foi prolongent la démarche
heuristique. À travers ces lignes d’une indéniable
qualité littéraire, le savant laisse entendre combien
il est nécessaire de préserver la part de rêve
qui sommeille en nous. Au terme d’une vie tout entière
vouée à la soif de connaître, il reste humblement
ému devant les grandes énigmes de l’Univers :
« La nuit est maintenant descendue sur le désert,
et la fleur rouge d’un feu s’est allumée au pied
de notre montagne de blocs et d’éboulis. Le temps a
fraîchi, le vent s’est levé. Par une longue
coulée de sable plaquée contre le relief, je vais,
en quelques enjambées, être de retour dans la plaine
où la conversation de mes compagnons viendra évoquer,
j’en suis certain, d’autres mystères, d’autres
problèmes, d’autres projets de recherche inlassablement
ouverts au besoin de l’homme de découvrir et de comprendre². »
1.Isabelle Jarry, Théodore Monod, op. cit., p. 205.
2.Théodore Monod, Le Fer de Dieu, Arles, Actes Sud, coll. « Thesaurus »,
1997, p. 816.
|
|
|