Au Niger, dans les populations touarègues pratiquant encore le nomadisme saisonnier, ce sont les femmes qui ont le monopole de la musique instrumentale et, parmi elles, celles des classes sociales les plus élevées qui peuvent jouer de la vièle monocorde anzad alors que les femmes forgeronnes¹ ou ex-captives se limitent au jeu du tambour sur mortier tendey. Quand elles chantent en solistes, les femmes le font toujours accompagnées d’un chœur responsorial. En revanche, les hommes chantent en solistes a cappella ou en duo, éventuellement accompagnés de la vièle monocorde anzad. Ces diverses expressions, instrumentales ou vocales, peuvent se combiner entre elles pour donner lieu à plusieurs catégories musicales parmi lesquelles les « chants d’anzad » (airs d’anzad) et les « chants de tendey » sont les plus fréquents. Les répertoires des chants d’hommes et de la vièle monocorde sont étroitement liés au passé et à la tradition épique des groupes touaregs, bien que s’y rencontrent aussi de nombreux chants évoquant la bien-aimée ou, plus simplement, les états d’âme de l’auteur du poème. En général, les compositeurs des paroles et ceux des airs sont connus de tous et la règle veut qu’il ne soit pas d’usage de créer de nouveaux chants, et que les interprètes se contentent de reproduire le répertoire en y apportant cependant parfois de petites variations stylistiques personnelles. À l’opposé, le chant des femmes accompagné du tambour sur mortier est l’occasion pour elles d’improviser des poèmes qui font office de chronique et parfois de satire sociale de la vie des campements. En principe, on ne chante ni ne joue d’un instrument à n’importe quel moment. Il existe des occasions spécifiques dont les deux plus importantes, et d’ailleurs les plus souvent évoquées par les Touaregs nomades, sont les séances de « chants pour les génies », au cours desquelles on joue l’anzad ou le tendey (avec ou sans chants vocaux) pour guérir une personne malade, c’est-à-dire pour « chasser les génies de son corps », et les fêtes (baptêmes, mariages) qui sont autant d’occasions pour les hommes de s’exhiber sur leur chameau préféré afin d’effectuer une « ronde des chameaux » autour de la tambourinaire. Dans ce cas, c’est exclusivement le tambour qui est utilisé, avec le chœur des femmes. Autrefois, quand les Touaregs pratiquaient encore la guerre et le rezzou contre les groupes voisins, les caravanes et les troupes coloniales, c’était pour encourager et glorifier la bravoure des guerriers que l’anzad était joué. On disait alors d’un guerrier qu’il « méritait l’anzad », expression toujours en usage lorsque l’on évoque un homme de valeur. Cette musique a donc ceci de particulier qu’elle reflète des différences sociales à l’intérieur même du groupe : répartition sexuelle des instrumentistes et chanteurs ; différences par le statut et la place occupée dans la hiérarchie traditionnelle (ou dans ce qu’il en reste). Schématiquement, la musique des Touaregs nigériens est donc divisée en musique vocale des hommes (suzerains, tributaires, forgerons) – asak dans la région de l’Azawagh, ezele dans l’Aïr ; en musique instrumentale des femmes des catégories suzeraines et tributaires (vièle monocorde anzad) ; enfin en musique instrumentale (tendey) et vocale des femmes forgeronnes et affranchies. Cette classification hiérarchique idéale est sujette à de nombreuses exceptions, surtout dans le domaine du tendey que pratiquent beaucoup de femmes tributaires (imghad) ; elle est aussi remise en question par la situation de crise actuelle que subissent ces populations (raréfaction des zones de pâturage, des circuits de transhumance et des troupeaux de chameaux et de bovidés). De nomade, cette société est en train de devenir agropastorale. La continuité des pratiques sociales qui garantissent son identité touarègue est donc fortement compromise. Un des seuls habitus encore structuré, répété et reproduit par ses membres est la pratique musicale : celle-ci représente en quelque sorte un refuge identitaire, quelle que soit la catégorie sociale à laquelle appartient l’agent(e) de reproduction. Au même titre que la langue (le tamachek), l’écriture (le tifinagh) et le port du voile (anagad) par les hommes, la musique reste l’un des éléments les plus puissants auxquels les Touaregs peuvent se raccrocher pour manifester leur différence d’avec leurs voisins.

1. Dans la société touarègue traditionnelle, comme dans presque toutes les sociétés sahé­liennes, la caste des forgerons se situe au bas de la hiérarchie sociale, juste au-dessus de la classe des ex-captifs.