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Royaumes juifs - Tome 1


Les trésors de la littérature yiddish


de  Édition établie par Rachel Ertel







Extrait de Gens de Kasrilevkè, de Sholem-Aleïkhem

« … Vous êtes évidemment curieux de savoir à quoi ressemble Kasrilevkè ; cette ville est de toute beauté. Vue de loin en particulier ! Vue de loin, comment vous décrire cela, elle prend l’apparence d’un tournesol gorgé de graines, ou bien d’une planche à pain couverte de miettes. Elle s’offre à vous comme sur une assiette et, à une lieue de distance, vous pouvez embrasser toutes ses merveilles. Car il vous faut savoir que la ville elle-même est bâtie à flanc de coteau ou, pour mieux dire, qu’une colline la surplombe, au pied de laquelle s’entassent un grand nombre de masures comme les tombes d’un vieux cimetière, comme de vieilles stèles noircies et tordues. À quoi bon, par ailleurs, évoquer des rues là où les maisons n’ont pas été conçues, à proprement parler, avec compas et avec mesure, là où l’espace qui les sépare se réduit presque à néant ; pouvez-vous m’indiquer l’utilité d’un espace vide quand on peut y mettre un logement ? Comme il est d’ailleurs écrit : « Qui l’a créée pour être habitée », ce qui signifie littéralement que la terre est faite pour qu’on s’y installe et non pour qu’on la regarde ; regarder, qu’est-ce à dire ?…
Sachez cependant, si cela peut vous rassurer, que des rues, il y en a, grandes, petites, étroites, dérobées, certes pas très droites, toutes sinueuses et déclives, au détour desquelles, soudain, apparaît une masure, ou une cave, à moins que ce ne soit vraiment une fosse ? En tout cas, voilà qui n’est guère propice aux promenades nocturnes ! Quant aux petits bonhommes, n’ayez aucune crainte pour eux : un Kasrilévien à Kasrilevkè parmi des Kasriléviens ne s’égare jamais ; chacun retrouve sa demeure et sa famille comme un oiseau son nid.
Puis il y a encore, au beau milieu de la ville, une large place demi-circulaire, ou peut-être rectangulaire ; c’est là que se trouvent les échoppes, les boutiques, les boucheries, les stands et les étals ; c’est là que chaque matin le marché s’installe, qu’un grand nombre de goyim se rassemblent, hommes et femmes, avec toutes sortes de marchandises et d’aliments : poissons, oignons, raifort, persil, et divers trognons de chou. On vend, bien sûr, les trognons de chou et l’on achète aux juifs d’autres produits dont ils tirent, tant bien que mal, leur subsistance ; cela est toujours mieux que rien… Durant la journée, c’est là, sur cette même place, que toutes les chèvres de la ville s’étendent et se chauffent au soleil ; c’est là aussi, révérence parler, que se trouvent les maisons de prière, les synagogues, les oratoires et les écoles de la ville où les enfants juifs étudient la Torah, prient, lisent et écrivent, où les maîtres et leurs élèves chantent et hurlent à vous rendre sourd… Là, le bain public où se baignent les femmes, l’hospice où meurent des juifs, et autres lieux enchanteurs qu’on subodore de loin. Kasrilevkè ne sait évidemment rien des canalisations, du tout-à-l’égout, de l’électricité et de ce genre de luxe ; mais qu’importe cela ? « Sachez qu’on meurt partout de la même mort, qu’on vous enfouit partout dans la même terre, et qu’on vous enterre partout avec la même pelle ! » ainsi avait coutume de s’exprimer mon maître, Reb Israël Malekh, quand il était vraiment joyeux, bien émoustillé et fin prêt à retrousser sa lévite pour se lancer dans une « allemande » ou une « cosaque »…
S’il y a une chose dont Kasrilevkè puisse s’énorgueillir, c’est bien de ses cimetières. Cette ville bénie en possède deux, fort prospères l’un et l’autre : l’ancien et le nouveau. À proprement parler, le nouveau est déjà assez ancien et il ne manque pas de tombes. Il n’y aurait bientôt plus où « s’étendre » s’il devait survenir, à Dieu ne plaise, un pogrom, une épidémie de choléra ou un de ces malheurs à la mode du temps. »



Extrait de Autour de la gare, de David Bergelson

« Aux confins d’une grande variété de bourgades pauvres, commencent à se traîner des routes étroites qui serpentent à travers des villages endormis. Elles s’insinuent le long des montagnes vertes et calmes, elles s’effilochent au fond des vallées profondes et remontent au loin, au loin. En haut d’une colline, elles se réunissent toutes, et de là se prosternent devant la gare de pierre rouge.
Elle est haute la gare, rouge, à deux étages. Elle se dresse, elle se dresse là depuis longtemps, pétrifiée et morte. Les environs croient voir en elle une sentinelle envoûtée qu’on aurait plongée dans un mélancolique sommeil éternel. L’inconnu silencieux qui dans sa colère l’a jetée un jour dans ce sommeil s’en est depuis longtemps retourné à la poussière. Ses os ont depuis longtemps noirci dans la terre humide. La gare ne peut toujours pas se libérer de ce sommeil. Somnolente, elle surveille les routes qui serpentent vers elle, les montagnes et les vallées proches et lointaines avec le petit village dispersé qui s’étale au fond de la vallée dont il tente depuis de longues années d’escalader les versants sans pouvoir parvenir au sommet. Le village et les environs étant silencieux, la gare pétrifiée était aussi devenue silence. Elle scrutait avec une nostalgie contenue la profondeur bleue des lointains inconnus, comme si les lointains étaient devenus l’essentiel et que de leur sein devait surgir un jour un héros fort et fier qui accourrait bruyamment dans tous les coins endormis et qui donnerait vie grâce à sa force et son pouvoir à tout ce qui gît là depuis longtemps pétrifié et prostré. Mais l’horizon restait toujours immobile, toujours mélancolique, toujours silencieux. La gare se lassait déjà de regarder les environs endormis, elle-même s’endormait ; c’est pourquoi elle bâillait souvent d’ennui, ouvrait lentement sa grande bouche vieille et vide, crachant dans sa grande paresse un long train de passagers, lancé à toute vitesse. Il courait de loin, le train, portant avec lui un bon et joyeux message à la gare et aux environs. Il se dépêchait de l’apporter ce message, mais, passé le premier écho triste de son long sifflement joyeux, il se rendait compte que la mélancolie était ici très profonde, éternelle. Il rampait lentement vers la gare avec une humeur maussade et restait là-bas immobile dans un long soupir lourd, libérant la vapeur chaude de ses freins : « Inutile… Inutile… Tant pis… Tant pis », entendait-on comme un bruit sourd accompagnant le soupir de la vapeur.

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